“J’ai vu un océan magnifié par ses seigneurs…les requins”

Le dernier Royaume

Le Grand Requin Bleu TE MA’O PUROTU était le requin favori du Dieu Ta’aroa, maître des profondeurs marines.
Après une longue traque du requin par deux valeureux guerriers humains de peur d’être dévorés, il fût laissé pour mort et c’est alors qu’il fût soulevé au ciel par les Dieux Ta’aroa et Tū indignés par ce sort injuste.
C’est ainsi que le Requin sera sauvé et deviendra le gardien des eaux sacrées originelles du domaine céleste Te-vai-ora du dieu Tāne.
Il prendra par la suite le statut de TAPU (interdit) ce qui signifie qu’il ne peut pas être consommé.


Cette légende comme bien d’autres explique assez facilement le lien puissant des polynésiens à l’Océan. Ici l’Homme et le Requin ne sont pas en concurrence, ils vivent ensemble.

Le requin fait partie des ces créatures qui nourrissent les légendes et cultes polynésiens jusqu’à le retrouver sur les tatouages arborant le corps des peuples du pacifique. Il est souvent rattaché aux valeurs guerrières, à la puissance mais aussi considéré comme une icône protectrice qui incarnait des ancêtres familiaux.
Le requin constitue un lien vital entre le passé et le présent.

FAKARAVA - Archipel des TUAMOTU - Polynésie Française
16° 18′ S, 145° 36′ O

 

C’est à ici à Fakarava que j’ai vu un Océan magnifié par ses seigneurs, les requins.
En Polynésie, il y a de nombreux sanctuaires de requins, Fakarava en est un.
Cet atoll de Polynésie Française se situe au milieu de l’Océan Pacifique et son lagon est le deuxième plus grand de toute la Polynésie après celui de Rangiroa.

Fakarava est un trésor de biodiversité, ses eaux abritent de nombreuses espèces de coraux et toutes les espèces de poissons des Tuamotu qui vont des mérous, barracudas, carangues aux requins de récifs pointes noires, pointes blanches, gris… et des requins pélagiques comme les grands requins marteaux ou encore les requins tigres.
On pourrait se surprendre à imaginer qu’avant que l’Homme ne se mette à vider si efficacement les océans du monde entier, il y avait des Fakarava aux quatre coins du monde.

Dans la langue polynésienne le Requin se dit' “Ma’o” et est un emblème très puissant de la culture.

Depuis 2016, Fakarava est classé réserve biosphère (1) par l’ UNESCO.

Cet atoll est devenu plus connu du grand public après la venue du naturaliste Laurent Ballesta pour y produire ses deux documentaires : Le Mystère Mérou et 700 Requins dans la Nuit.

Grâce à ces documentaires, beaucoup de choses ont été apprises, notamment sur les comportements sociaux des animaux.
Fakarava est unique et pour le moment c’est le seul endroit du monde connu où l’on peut observer une telle concentration de requins. L’expédition du film en avait dénombré jusqu’à 700 dans la passe sud.

Et c’est vrai, les requins sont bien là par centaines dans la passe sud et la passe nord.
La passe sud est relativement petite, les courants y sont modérés ce qui permet un développement du corail assez important, cela attire les poissons de récif et donc les requins. Ce courant joue également un rôle important pour les requins, ils se laissent porter en s’y stabilisant favorisant ainsi une respiration sans trop d’efforts. Une grande majorité des espèces de requins respire par le mouvement qui apporte l’afflux d’eau oxygénée nécessaire dans leurs branchies.
Si vous vous y rendez à la pleine lune de juin, vous aurez la chance de rencontrer les mérous qui s’y retrouvent par dizaines de milliers pour se reproduire (voir reportages de Laurent Ballesta).
Du coup, on entend beaucoup parler de la passe sud parfois en oubliant presque celle du nord. Mais ne vous y trompez pas, cette dernière n’a rien à lui envier, et pour être honnête après une vingtaine de plongées à Fakarava pendant 15 jours, c’est dans la passe nord où j’ai vécu mes plus belles plongées. *avis personnel 
C’est plus grand et quand on aime le courant, la passe nord offre des ballades sous marines magnifiques dans les fameux canyons d’Ali Baba. Les bancs de poissons en cette période sont nombreux ( été/automne australe).

L’espèce dominante à Fakarava est le requin gris de récif mesurant en moyenne 1,50 m à 1,90 m pour un poids de 15 `a 20 kg.
Le requins chasse en meute la nuit à Fakarava et l’on remarque d’ailleurs rapidement les stigmates des nuits passées sur la peau des poissons mais aussi des squales.
Avec de la chance vous pourrez y croiser le grand marteau, le requin tigre ou encore des raies manta.

NOTES

(1) Réserve biosphère UNESCO :

Une réserve de biosphère (RB) est un territoire reconnu par l'UNESCO conciliant la conservation de la biodiversité et le développement durable, avec l'appui de la recherche, de l'éducation et de la sensibilisation.

Les réserves de biosphère partagent leurs expériences au sein d'un réseau national et international. En 2022, on dénombre 738 réserves de biosphère dont 22 transfrontières, réparties dans 134 pays, couvrant ainsi environ 5 % de la planète, pour une population d'environ 170 millions d’habitants.

Les passes sont leurs royaumes et Ils y règnent en maîtres, c’est un spectacle à chaque plongée. Je n’ai que très rarement ressenti ce genre d’émotions sous l’eau.
La sensation de plonger dans un endroit qui me dépasse où le mot ‘sauvage’ prend toute son envergure, un endroit où nous ne sommes que des invités tolérés, des plongées où on ressent une énergie vraiment particulière. Les requins sont paisibles et il suffit d’un bruit, d’une vibration pour crée une alerte et observer toute la vivacité et la puissance des squales. Leurs corps sont taillés pour la puissance et la vitesse, profilés pour fendre la masse d’eau et effectuer des virages à une vitesse et une précision impressionnantes. Ce n’est pas pour rien que les constructeurs de voitures de sport s’inspirent des requins pour carrosser leurs bolides.
À mes premières bulles dans la passe nord, j’ai pleuré dans mon masque. Le spectacle était incroyable, une visibilité que j’ai rarement observé, une longue pente de corail en forme de rose avec au fond une langue de sable blanc immense squattée par quelques requins corail et le bleu profond du Pacifique sud.

Au-delà de la vie marine exubérante et intense il y a aussi les conditions de plongée avec de forts courants. Il est essentiel de maîtriser sa flottabilité et de savoir lire l’environnement sous marin pour faire de belles plongées car on peut se faire surprendre très rapidement comme cela m’est arrivé lors d’une dérivante. J’étais en détente à filmer et à me laisser porter par le courant pour rejoindre les canyon d’Alibaba et je n’ai pas raccroché le fond du canyon assez vite. Résultat je me suis retrouvé emporté au dessus du récif, mes deux binômes, Anaïs et Marco eux étaient tranquilles dans le fond du canyon. Je me suis accroché et j’ai tenté de revenir. J’ai compris en 5 secondes que c’était tout simplement impossible. Les masses d’eaux déplacées viennent vous chahuter par bourrasques mettant votre détendeur en ‘free flow’ jusqu’à arracher votre masque si vous n’êtes pas vigilant.
N’étant pas pourvu de pouvoir divin comme Moïse qui contrôlait les flots, j’ai capitulé, lâché le récif et frustré mes deux binômes d’avoir dû me rejoindre pour effectuer notre palier de sécurité car nous avons perdu 10 minutes de plongée.

Ici, dans la passe sud de Fakarava les requins sont par centaines. On constate un niveau de blanchissement des coraux gravement élevé.

Au sud, vous vous retrouverez dans cette passe qui a fait le succès de 700 requins dans la nuit, et si comme moi vous l’avez visionné une bonne dizaine de fois, vous reconnaîtrez rapidement la topographie des lieux. Cela n’enlève en rien le pur bonheur de s’y retrouver en vrai. Vous trouverez également des conditions de plongée beaucoup plus calme et ‘facile’ et le fameux mur de requins. Le récif est magnifique avec une diversité de coraux impressionnante.

En bref, Fakarava est un endroit incroyable et à aucun moment nous nous sommes sentis en danger.

En tant que plongeur passionné, j'ai été honoré de pouvoir plonger à Fakarava et de voir toute la magnificence de ses deux passes aux requins. Ça fait du bien de voir qu’il reste des endroits où les Requins ne sont pas persécutés et massacrés.

Fakarava est un paradis pour tous plongeurs passionnés. Un atoll magnifique au milieu du Pacifique Sud, une vie marine encore riche même si ici aussi les conséquences du changement climatique sont visibles. En cet automne austral 2024, nous n’avons pu passer à coté du blanchissement important du corail dans des proportions alarmantes.


“Les requins sont les animaux les plus persecutés par l’Homme”

Disons-le clairement, les Requins payent leur délit de sale gueule.
L’être humain a le chic pour fantasmer ce qui le dépasse et ce qu’il lui fait peur. Le Requin est de ces fantasmes qui le fait passer pour un monstre des mers vorace mangeur d’hommes dans des scènes terribles comme il est illustré dans la culture populaire de nombreux films comme ‘Les dents de la mer’ et dernièrement un film français absurde , ‘Sous la Seine’.

Cette peur ne vient pas que de là, grands nombres d’écrits, de romans de pirates, d’événements récents de l’histoire et de témoignages ont participé à diaboliser les squales et à nourrir cette peur primaire des Hommes de se faire dévorer vivant.

Dans notre histoire récente, il y a une histoire tristement célèbre qui a grandement participé à cette diabolisation, celle du navire de guerre Américain l’USS INDIANAPOLIS.


USS INDIANAPOLIS

Dans l’histoire récente, le récit des sauveteurs et rescapés du navire de guerre américain l’USS INDIANAPOLIS a participé fortement à la mauvaise presse des Requins ces 70 dernières années.

NUIT DU 29 AU 30 JUILLET 1945 :

Le croiseur lourd américain USS INDIANAPOLIS est torpillé à deux reprises par un sous-marin japonais en mer des Philippines. Il y a 1195 hommes sur le navire. Après les 2 impacts, l’équipage se jette à la mer tandis que le navire sombre rapidement. Douze minutes plus tard, celui-ci disparaît entièrement sous la surface emportant avec lui 300 marins.

Les survivants sont alors livrés à eux-mêmes au milieu de l’ Océan Pacifique s’accrochant aux débris flottants et pour certains équipés de gilets de sauvetages. La terre la plus proche est à 450 KM.

De nombreux requins apparaissent et en particulier des Requins Longimanes appelés aussi 'requins pointes blanches océaniques’.
Ce sont des Requins dit pélagiques, c’est à dire qu’ils vivent relativement loin des côtes en plein Océan.
Les requins commencent alors à se nourrir des cadavres des marins morts des suites de leurs blessures et d’épuisements.
Certains témoignages disent en effet que des marins encore vivants se seraient fait happer par les squales.
Il est évidement très probable que cela se soit produit. Même si les humains ne sont pas dans le régime alimentaire des Requins, il faut garder à l’esprit que ces animaux restent des prédateurs puissants mais aussi opportunistes. Le plein Océan, contrairement aux côtes continentales est souvent comparé à un désert car la vie y est souvent rare.
Le naufrage de ce navire fût donc une aubaine pour les Requins de se nourrir facilement.
Mais les requins sont loins d’être la cause principale de la mort des marins.
Les secours arriveront seulement 4 jours après l’attaque, de nombreux hommes mourront de déshydratation, d’insolation et d’épuisement quand d’autres témoignages relates d’ hommes tombant dans la folie accompagnées d’hallucinations allant jusqu’à tuer parfois leurs propres camarades.

Au total, 878 marins périront pour 317 rescapés.

Ce fait historique alimentera par la suite les peurs des hommes à l’égard des requins, et en particulier pour le Requin Longimane. L’armée américaine ira jusqu’à créer des spots TV publicitaires mettant en scène des naufragés flottant en mer frappant de toute leur force la surface de la mer pour effrayer les requins.
En réalité, cela ne fait qu’attirer les squales car ils sont attirés par le bruit, mais n’oublions pas que nous sommes en 1945, les connaissances sur les squales étaient quasi inexistantes.

Aujourd’hui, Le Requin Longimane est sur la liste des espèces en danger critique d’extinction après 250 millions d’années de présence dans les océans de la Terre. Sa population a diminué de 90% en 50 ans.


Déclin des populations de requins dans le monde

Depuis 1970, les populations de requins ont diminués de plus de 70%.

L’un des secteur les plus meurtriers pour les requins est l’industrie thonière. D’après certaines enquêtes, notamment celle menée par Jérôme Delafosse pour son documentaire ‘Les Requins de La Colère’ sorti en 2015, certaines grosses flottes de navires palangrier d’Asie du Sud Est ont un ratio d’un thon pêché pour un requin.
Ces prises qui sont sensés être accessoires deviennent également une manne financière pour ces industries qui revendent les ailerons de requins à destinations des pays consommateur de soupe aux ailerons. En fonction des espèces, le prix au kg des ailerons de requin peut monter jusqu’à 300$.

Avec l’important déclin des requins dans le monde la symbiose entre les espèces est très fortement altérée.
La population d'une espèce diminue ou disparaît et c'est toute la structure de l'écosystème qui est impactée.

Les requins jouent un rôle prépondérant dans cette symbiose par leur rôle de régulateurs des espèces qui se nourrissent par exemple des coraux. Ils ont un rôle de nettoyeurs des mers et ils jouent tous ces rôles depuis 400 millions d'années !

En un siècle, les populations de requins ont diminué de 70% en général et de 90% dans les zones surexploitées par la pêche industrielle.

1,41 million de tonnes de requins sont arrachées à la mer chaque année, ce qui correspond, selon le modèle des moyennes de poids adopté, à une mortalité de 63 à 273 millions de requins par an (le chiffre moyen de 100 millions de requins étant généralement adopté).
Ce massacre a lieu partout et tout le temps afin de satisfaire l'appétence du marché asiatique pour les soupes aux ailerons insipides et aux fausses vertus thérapeutiques mais aussi pour la fabrication de produits cosmétiques à base de squalène.
Il y a aussi la pêche sportive flatteuse d'égo de mâles en manque de sensations fortes qui exhibent leurs trophées pour parader sur les réseaux sociaux.

Ce massacre doit cesser. Les requins sont au sommet de la chaîne alimentaire dans les océans et participent à son équilibre et donc à celui du monde.

C’est simple, si l’Océan meurt, l’Homme mourra avec lui !

QUE POUVONS NOUS FAIRE ?

  • Nous réconcilier avec la bête.

  • Aller voir de nos propres yeux la beauté de ces animaux et se rendre compte par soi-même qu’ils ne sont pas aussi dangereux qu’on nous l’a fait croire depuis toutes ces décennies.

  • Limiter sa consommation de poisson - Avoir une consommation raisonnée et raisonnable. Prendre conscience de ce qu’on l’on mange, connaître la provenance et se limiter aux pêcheries locales et raisonnées.
    Vous avez le droit de demander à votre poissonnier la provenance des poissons et la méthode de pêche utilisée.

  • Ne plus consommer de produits transformés. Ils sont malheureusement issues d’une pêche industrielle destructrice comme les boîtes de thon.

  • Prendre au sérieux les signaux d’alertes des scientifiques qui ne sont d’ailleurs plus des signaux mais des réalités.

  • Penser à nos générations futures, à nos enfants et se demander chaque jour comment nous pourrons leur répondre dans 20 ans quand ils nous reprocherons de n’avoir rien fait.

Notre film
Le dernier royaume

Nous vous emmenons plonger à Fakarava où les requins y ont trouvé un sanctuaire.